De l'interdiction vitale d'échafauder des illusions.

Publié le par Luciiole

"Je ne comprends pas ton statut." 

Laisse-moi t'expliquer. J'ai reçu ce mail ce matin, complètement inespéré, complètement imprévu. Il ne dit pas grand chose mais tu sais, rien que de voir le nom de l'expéditeur et mes yeux s'étaient agrandis de surprise et d'émotion. Son simple nom provoque encore ces réactions, bien que ma raison ai accepté depuis longtemps de me libérer d'une emprise vampirisante.

Il n'a jamais cherché à jouer les vampires, au contraire. Je devrai le remercier du soin qu'il a pris à disparaître fermement de ma vie, et à ne plus y pointer le bout de son nez. Dans les faits, je suis loin de le remercier. Je ne l'aime plus, parce que je ne devrai plus l'aimer, parce qu'il ne m'aime plus depuis des années maintenant, et que c'est ce que font les gens sains, d'accepter la fin de quelque chose. Même si cette chose était Tout, l'horizon et le vent qui y'emmenait à la fois. Depuis j'ai appris à étirer le temps, à le colorer, à le rendre amusant, prenant, quelques fois même intrigant. Le temps n'est ni l'horizon, ni le vent. 

Peu importe, je sais être heureuse tout de même, au maximum de l'heureuzitude. Et je ne sais plus ce qui me manque. Les moments avec lui me manquaient, mais ils sont à présent tellement ressassés qu'ils ont pris des allures de passages de romans. Le fait de l'aimer me manquait, mais j'ai adopté la maxime de Dumas, qui écrivit quelque chose comme : "Il faut aimer n'importe qui, n'importe quoi, pourvu qu'on aime." Je suis amoureuse de tonnes de choses, de gens. Il y'a aussi des tonnes de gens qui m'aiment à des degrés divers et variés, parfois trop, mais j'ai une sacrée aura positive grâce à eux. Je pouvais tout dire, à lui, et je peux tout dire maintenant à une dizaine de personnes différentes, si l'envie m'en prend. Je pensais pouvoir tout entendre de ses mots, or c'était faux, je l'ai vu trahir les mots. Ce qui manquerait probablement, c'est cette certitude d'être exactement à ma place près de lui. Mais cette place a été sinistrée volontairement, n'existe plus, n'existera plus. 
Celui qu'il était n'est plus, non plus. Je ne sais pas à quel point il a changé, ni ce qu'il reste de la perfection que j'aimais, je ne sais pas car je ne sais plus rien.

Il est curieux. De savoir ce que je deviens. Comme on est curieux de savoir ce que devient ce pote de lycée marrant, comme on est curieux de savoir à quoi ressemblera un poulain une fois grand, de connaître de quoi parle le dernier tome d'une saga littéraire. Mais pas d'empressement à l'achat du livre, les héros sont de vieilles connaissances qu'on regardera se démener de nouveau avec un reste d'affection lointaine 

Peut-être. 

Ma curiosité est autre. Elle est maladive. Je voudrai savoir ce qu'il a fait de toutes ses journées, qui il a vu, quelles blagues l'ont fait rire, quelles musiques l'ont enthousiasmé, lui qui était si difficile à enthousiasmer. Je voudrai connaître son programme de demain, la façon dont sa main tient le volant, ce qu'il boit avec le plus de plaisir. J'aimerai de nouveau avoir la place privilégiée de confidente, d'observatrice complaisante du narcissique qui se dévoile pour voir son reflet. Ses pensées, ses colères, qui n'attendent pas d'avis ni de consolation, juste un témoin, que j'ai été, que je ne serai plus. J'aimais le lire. C'est peut-être seulement pour cela, que j'ai envie de tout ça. S'il n'avait pas su écrire, s'il ne savait pas écrire, je ne crèverai pas d'envie qu'il Raconte. 
Ce qu'il n'a plus besoin ni envie de faire. Je suis certaine qu'une réponse avec quelques détails géographiques et professionnels lui suffira. Comme je résume ma vie aux autres en citant seulement deux ou trois noms de pays. C'est pratique, et cela ne veut absolument rien dire. Ma vie est intérieure, peu importe où je me trouve, je côtoie les gens des années sans qu'ils sachent rien de moi, la preuve : Personne ne connaît Keï. Et ce n'est pas seulement parce que j'oeuvre à l'éliminer des piliers de ma vie, ni parce que c'est une histoire d'amour ridicule, arrivée là où je suis. - Pas pour moi, jamais pour moi - 

Tout ça, c'est du Bla. Je vais lui écrire. Ça n'ira pas loin. Et je suis contente. Je ne cherche pas l'immortalité, la gloire, ni son amour que je sais depuis longtemps définitivement mort et enterré. 

Je suis contente que lui se rappelle de moi. On a beau avoir été essentielle, l'oubli assassin se vante bien souvent de ce qu'il élimine. Mais il n'aura pas ma peau qui fût contre sa peau. Je pense que cela me suffira, il faudra. 

L'amour est là, actuel, ronronnant sur ma poitrine et me fichant des coups de tête. L'amour est partout, attendant que j'arrête de craindre ses clones moches qui puent. Attendant que j'arrête de jouer les héroïnes, et que je pense enfin comme tout le monde, qu'il n'était pas unique au monde, que ce n'avait que l'apparence de la perfection, qu'il reste d'autres apparences de perfection à trouver près d'autres vies.

Mais, si je ne suis plus nostalgique, si j'ai cessé de croire à un come-back de drama, si j'ai acquiescé quand la vie m'a confirmé que nous n'existions plus, ni le Keï d'alors, ni la Luciole d'alors, que même je ne supporterai plus de vivre la vie que je m'étais rêvée... Mais, si tout cela, aimant n'importe qui et n'importe quoi, je l'aime encore, lui aussi. J'ai entendu récemment Raymond Devos dire : "Je ne désaime pas."
C'est l'anti-thèse de ce que je devrai écrire. En Guyane j'avais écrit : "Keï est devenu chiant. C'est facheux." Et de là me dire que ma vie sans lui a été, est, sera, tellement plus fun et intéressante que celle que j'aurai pu avoir. Oui, fun, intéressante. Bien joué, je vendrai tout ceci un peu plus cher que je ne l'espérais, pour avoir le droit de regretter.

Je ne regrette rien. Mais je ne sais pas quoi faire de tout ça. Les falaises, les rêves réalisés, les bonnes ondes dans lesquelles je vis, ma méfiance qui se renforce de jour en jour.  
Ce n'est pas grave. Grâce à tout, ce n'est pas grave.  

Keï est mort (et empaillé dans mon esprit), vive Chris-le-pas-drôle. 

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Kim 08/05/2013 12:43


Ceci dit, je trouve ça surprenant qu'il t'écrive, d'autant qu'il t'a connu de près et qu'il sait l'émotion que soulève ses mails.


Genre "au fait, tu sais que je ne m'intéresse pas vraiment à toi, que je n'ai pas envie de renouer avec toi, et je sais que tu vas être moulte moulte turlupinée par mon mail, mais quand même,
j'aimerais que tu m'écrives pour me dire ce que tu deviens."


Au-delà du côté réjouissant, je trouve ça un poil pervers, voire désagréable. Il ne voulait plus de tes nouvelles, le voilà qui en reveut... Mais pourquoi faire ? ou plutôt, pour en faire quoi ?


Je partage donc ton opinion globale et attend de connaître le prochain épisode. ^^'