Extraits choisis : Les nourritures terrestres - André Gide

Publié le par Luciiole

 

"Que mon livre t'enseigne à t'intéresser plus à toi qu'à lui-même, - puis à tout le reste plus qu'à toi."


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"Supprimer en soi l'idée de mérite ; il y a là un grand achoppement pour l'esprit."


"Que l'importance soit dans ton regard, non dans la chose regardée."


"Il y a profit aux désir, et profit au rassasiement des désirs - parce qu'ils en sont augmentés. Car, je te le dis en vérité, Nathanaël, chaque désir m' a plus enrichi que la possession toujours fausse de l'objet même de mon désir."


"C'est par peur d'une perte d'amour que parfois j'ai pu sympathiser avec des tristesses, des ennuis, des douleurs que sinon, je n'aurais qu'à peine endurés. Laisse à chacun le soin de sa vie."


"([…] Je pleure parce que je n'ai rien de plus à dire.

Je sais qu'on ne commence pas à écrire quand on n'a rien de plus à dire que ça. Mais j'ai pourtant écrit et j'écrirai encore d'autres choses sur le même sujet.)"


"Nathanaël, j'aimerais te donner une joie que ne t'aurait donnée encore aucun autre. Je ne sais comment te la donner et pourtant, cette joie, je la possède."


"A chaque petit instant de ma vie, j'ai pu sentir en moi la totalité de mon bien. Il était fait, non par l'addition de beaucoup de choses particulières, mais par mon unique adoration. J'ai constamment tenu tout mon bien en tout mon pouvoir."


"Regarde le soir comme si le jour y devait mourir ; et le matin comme si toute chose y naissait.

Que ta vision soit à chaque instant nouvelle.

Le sage est celui qui s'étonne de tout."


"Le plus petit instant de la vie est plus fort que la mort, et la nie."


"Il faut, Nathanaël, que tu brûle en toi tous les livres."


"Il ne me suffit pas de lire que les sables des plages sont doux ; je veux que mes pieds nus le sentent. Toute connaissance que n'a pas précédé une sensation m'est inutile."


Livre I

 

 

 

"Chaque action parfaite s'accompagne de volupté. A cela tu connais que tu devais la faire. Je n'aime point ceux qui se font un mérite d'avoir péniblement oeuvré. Car si c'était pénible, ils auraient mieux fait de faire autre chose. La joie que l'on y trouve est signe de l'appropriation du travail et la sincérité de mon plaisir, Nathanaël, m'est le plus important des guides."


"Que n'as-tu donc compris que tout bonheur est de rencontre et se présente à toi, dans chaque instant comme un mendiant sur ta toute. Malheur à toi si tu dis que ton bonheur est mort parce que tu n'avais pas rêvé pareil à cela ton bonheur - et que tu ne l'admets que conforme à tes principes et à tes vœux.

Le rêve de demain est une joie, mais la joie de demain en est une autre, et rien heureusement ne ressemble au rêve qu'on s'en était fait ; car c'est différemment que vaut chaque chose."


"Je me suis fatigué, quand j'étais jeune, à suivre au loin les suites de mes actes et je n'étais sûr de ne plus pêcher qu'à force de ne plus agir."


"Nathanaël, car ne demeure pas aurpès de ce qui te ressemble ; ne demeure jamais, Nathanaël. Dès qu'un environ a pris ta ressemblance, ou que toi tu t'es fait semblable à l'environ, il n'est plus pour toi profitable. Il te faut le quitter."


"Je ne chercherai plus rien à faire, s'il m'était dit, s'il m'était prouvé, que j'ai tout le temps pour le faire. Je me reposerais d'abord d'avoir voulu commencer quelque chose, ayant le temps de faire aussi toutes les autres."


Livre II

 

"Je comprenais épouvantablement l'étroitesse des heures, et que le temps n'a qu'une dimension ; c'était une ligne que j'eusse souhaitée spacieuse, et mes désirs en y courant empiétaient nécessairement l'un sur l'autre. Je ne faisais jamais que ceci ou que cela. Si je faisais ceci, cela m'en devenait aussitôt regrettable, et je restais souvent sans plus oser rien faire, éperduement et comme les bras toujours ouverts, de peur, si je les refermais pour la prise, de n'avoir saisi qu'une chose."

 

"De là me vint d'ailleurs un peu de cette aversion pour n'importe quelle possession sur la terre ; la peur de n'aussitôt plus posséder que cela."


Livre IV


"Il y a des habitations merveilleuses ; dans aucune je n'ai voulu longtemps demeurer. Peur des portes qui se referment, des traquenards. Cellules qui se reclosent sur de l'esprit."


Livre VI


"Mon esprit, vous vous êtes extraordinairement exalté, durant vos fabuleuses promenades !

Ô mon cœur ! Je vous ai largement abreuvé.

Ma chair, je vous ai soûlée d'amour.

C'est en vain que maintenant, reposé, je tâche de compter ma fortune. Je n'en ai point.

Je cherche parfois dans le passé quelque groupe de souvenirs, pour m'en former enfin une histoire, mais je m'y méconnais, et ma vie en déborde. Il me semble ne vivre aussitôt que dans un toujours neuf instant. Ce que l'on appelle : se recueillir, m'est une contrainte impossible ; je ne comprends plus le mot : solitude ; être seul en moi, c'est n'être plus personne , je suis peuplé. D'ailleurs je ne suis chez moi que partout ; et toujours le désir m'en chasse. Le plus beau souvenir ne m'apparaît que comme une épave du bonheur. La moindre goutte d'eau, fût-ce une larme, dès qu'elle mouille ma main, me devient d'une plus précieuse réalité."


"Est-ce que tu n'es pas encore las de cette vie horriblement errante ? Pour moi, j'ai pu crier parfois de douleur, mais je ne suis de rien fatigué ; et quand mon corps est las, c'est ma faiblesse que j'accuse, mes désirs m'avaient espéré plus vaillant."


"Le sel de la mer ne perd point sa saveur ; mais mes lèvres sont déjà vieilles pour la sentir. Ah ! Que n'ai-je point respiré l'air marin quand mon âme en était avide ? Quel vin va suffire à présent à me griser ?"


"Et l'humanité toute entière ne s'agite que comme un malade qui se retourne dans son lit pour moins souffrir."


Livre VIII


"Nathanaël, jette mon livre ; ne t'y satisfais point. Ne crois pas que ta vérité puisse être trouvée par quelque autre ; plus que de tout, aie honte de cela. Si je cherchais tes aliments, tu n'aurais pas de faim pour les manger ; si je te préparais ton lit, tu n'aurais pas sommeil pour y dormir.

Jette mon livre ; dis toi bien que ce n'est là qu'une des mille postures possible en face de la vie. Cherche la tienne. Ce qu'on autre aurait aussi bien fait que toi, ne le fais pas. Ce qu'un autre aurait aussi bien dit que toi, ne le dis pas, - aussi bien écrit que toi, ne l'écris pas. Ne t'attache en toi qu'à ce que tu sens qui n'est nulle part ailleurs qu'en toi-même, et crée de toi, impatiamment ou patiemment, ah ! Le plus irremplaçable des êtres."


Envoi

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