Extraits choisis : Les nouvelles nourritures [André Gide]
"Ne plus attendre ! Ne plus attendre ! Ô route encombrée ! Je passe outre. C'est mon tour. Le rayon m'a fait signe ; mon désir m'est le plus sûr des guides et je suis amoureux de tout, ce matin.
Mille fils lumineux se croisent et se viennent nouer sur mon cœur. De mille aperceptions fragiles, je tisse un vêtement miraculeux. Le dieu rit au travers, et je souris au dieu. Qui donc disait que le grand Pan est mort ? A travers la buée de mon haleine, je l'ai vu. Vers lui se tend ma lèvre. N'est-ce pas lui que j'entendais murmurer, ce matin : Qu'attends-tu ?
J'écarte, de l'esprit et de la main, tous les voiles, jusqu'à n'avoir plus devant moi rien que de brillant et de nu."
"Il y a ceux qui se passent de vivre et ceux qui se passent d'avoir raison."
"C'est dans l'abnégation que chaque affirmation s'achève. Tout ce que tu résignes en toi prendra vie. Tout ce qui cherche à s'affirmer se nie ; tout ce qui se renonce s'affirme. La possession parfaite ne se prouve que par le don. Tout ce que tu ne sais pas donner te possède. Sans sacrifice il n'est pas de résurrection. Rien ne s'épanouit que par offrande. Ce que tu prétends protéger en toi s'atrophie."
"Il y a sur Terre de telles immensités de misère, de détresse, de gêne et d'horreur, que l'homme heureux n'y peut songer sans prendre honte de son bonheur. Et pourtant ne peut rien pour le bonheur d'autrui celui qui ne sait être heureux lui-même. Je sens en moi l'impérieuse obligation d'être heureux. Mais tout bonheur me paraît haïssable qui ne s'obtient qu'aux dépens d'autrui et par des possessions dont on le prive."
"Et ce qui me paraît une erreur, c'est d'exiger de celui qui possède la distribution de ses biens ; mais quelle chimère que d'attendre, de celui qui possède, un renoncement volontaire à des biens auxquels son âme reste attachée. Pour moi j'ai pris en aversion toute possession exclusive ; c'est de don qu'est fait mon bonheur, et la mort ne me retirera des mains pas grand chose."
"Mon bonheur est d'augmenter celui des autres. J'ai besoin du bonheur de tous pour être heureux."
"Il m'a depuis longtemps paru que la joie était plus rare, plus difficile et plus belle que la tristesse. Et quand j'eus fait cette découverte, la plus importante sans doute qui se puisse faire durant cette vie, la joie devint pour moi non seulement (ce qu'elle était) un besoin naturel - mais bien encore une obligation morale. Il me parut que le meilleur et plus sûr moyen de répandre autour de soi le bonheur était d'en donner soi-même l'image, et je résolus d'être heureux.
J'avais écrit : "Celui qui est heureux et qui pense, celui là sera dit vraiment fort." ; car que m'importe un bonheur édifié sur l'ignorance ?"
Livre I
"Je me passais fort bien de certitude dès lors que j'acquis celle-ci, que l'esprit de l'homme ne peut en avoir. Ceci reconnu que reste-t-il à faire ? S'en créer ou en accepter de factices et s'efforcer de ne les point tenir pour mensongères ? … ou apprendre à s'en passer. C'est à quoi je travaillai de tout mon cœur. Je n'admettais point que ce sevrage dût mener l'homme au désespoir."
Livre II
"Notre littérature, et singulièrement la romantique, a louangé, cultivé, propagé la tristesse ; et non point cette tristesse active et résolue qui précipite l'homme aux actions les plus glorieuses ; mais une sorte d'état flasque de l'âme, qu'on appelait mélancolie, qui pâlissait avantageusement le front du poète et chargeait de nostalgie son regard. Il entrait là-dedans de la mode et de la complaisance. La joie paraissait vulgaire, signe d'une trop bonne et bête santé ; et le rire faisait grimacer le visage. La tristesse se réservait le privilège de la spiritualité, et, partant, de la profondeur.
Pour moi, qui toujours préférai Bach et Mozart à Beethoven, je tiens pour impie le vers de Musset tant prôné : "Les plus désespérés sont les chants les plus beaux." et n'admets pas que l'homme sous les coups de l'adversité se laisse abattre."
"Je sens bien, à travers ma diversité, une constance ; ce que je sens divers c'est toujours moi. Mais précisément parce que je sais et sens qu'elle existe, cette constance, pourquoi chercher à l'obtenir ? Je me suis, tout le long de ma vie, refusé de chercher à me connaître ; c'est à dire : refusé de me chercher. Il m'a paru que cette recherche, ou plus exactement sa réussite, entraînait quelque limitation et appauvrissement de l'être, ou que seules arrivaient à se trouver et se comprendre quelques personnalités assez pauvres et limitées ; ou plutôt encore : que cette connaissance que l'on prenait de soi limitait l'être, son développement ; car tel qu'on s'était trouvé l'on restait, soucieux de ressembler ensuite à soi-même, et que mieux valait protéger sans cesse l'expectative, un perpétuel insaisissable devenir. L'inconséquence me déplait moins que certaine conséquence résolue, que certaine volonté de demeurer fidèle à soi-même et que la crainte de se couper."
"C'est le regret du "non acti" qui me tourmente, de tout ce que durant ma jeunesse j'aurais pu faire, j'aurai dû faire, et qu'empêcha votre morale ; cette morale à laquelle je ne crois plus ; à laquelle je croyais bon de me soumettre alors qu'elle était pour moi la plus gênante, de sorte que je donnais à l'orgueil cette satisfaction que je refusais à ma chair."
"La peur du ridicule obtient de nous les pires lâchetés. Combien de jeunes vélléités qui se croyaient pleines de vaillance et qu'a dégonflées tout à coup ce seul mot d'Utopie appliqué à leurs convictions, et la crainte de passer pour chimériques aux yeux des gens sencés. Comme si tout grand progrès de l'humanité n'était pas dû à l'utopie réalisée ! Comme si la réalité de demain ne devait pas être faite de l'utopie d'hier et d'aujourd'hui - si l'avenir consent à n'être point la seule répétition du passé, ce qui serait la considération la mieux capable de m'enlever toute joie de vivre."
"Il est bien peu de monstres qui méritent la peur que nous en avons. […] Mais nous vivons encore sous le règne des croquemitaines."
"D'apporter partout où se peut la confiance, l'aisance et la joie, devint bientôt mon exigence et la réclamation de mon indispensable bonheur. Comme si du bonheur d'autrui seulement je dusse former le mien propre, n'en connaissant plus d'autre moi-même que celu que je pouvais goûter par sympathie, et par procuration pour ainsi dire. Et tout ceci me parut, par là même, haïssable, qui pouvait empêcher ce bonheur : les timidités, les découragements, les incompréhensions, les médisances, le complaisant portrait de détresses imaginaires, les vains assoiffements d'iréel, et les divisions des partis, des classes, des nations ou des races, et tout ce qui tend à faire de 'lhomme un ennemi de soi-même ou d'autrui, les semailles de discorde, les oppressions, les intimidations, les dénis."
Livre III
"Tout cela sera balayé. Ce qui mérite de l'être, et aussi ce qui mériterait de ne pas l'être. Car comment séparer ceci de cela ? Vous voulez chercher le salut
de l'humanité dans le rattachement au passé, et ce n'est qu'en repoussant le passé, qu'en repoussant dans le passé ce qui a cessé de servir, que progresser devient possible. Mais vous ne
voulez point croire au progrès. "Ce qui a été, c'est ce qui sera", dites vous. Je veux penser que ce qui a été, c'est ce qui ne saurait plus être. L'homme se
dégagera peu à peu de ce qui le protégeait naguère ; de ce qui désormais l'asservit."
"Ce n'est pas seulement le monde qu'il s'agit de changer; mais l'homme. D'où surgira-t-il, cet homme neuf ? Non du dehors. Camarade, sache le découvrir en toi-même, et, comme du minerai l'on extrait un pur métal sans scories, exige-le de toi, cet homme attendu. Obtiens-le de toi. Ose devenir qui tu es. Ne te tiens pas quitte à bon compte. Il y a d'admirables possibilités dans chaque être. Persuade-toi de ta force et de ta jeunesse. Sache te redire sans cesse : Il ne tient qu'à moi."
"Ne fais donc pas le malin. Tu as vu mourir, ça n'avait rien de si comique. Tu t'efforces de plaisanter, pour cacher ta peur, mais ta voix tremble et ton pseudo-poème est affreux."
"C'est au nom de la foi que l'on meurt ; et c'est au nom de la foi que l'on tue. L'appétit de savoir naît du doute. Cesse de croire et instruis-toi. L'on ne cherche jamais d'imposer qu'à défaut de preuves. Ne t'en laisse pas accroire. Ne te laisse pas imposer."
"[…] le bonheur d'être, dans toute la nature jusqu'à l'homme, l'emporte de beaucoup sur la peine. Mais que ceci s'arrête à lui. Et par sa faute.
Il pouvait, moins fou, s'épargner les maux causés par la guerre et, moins féroce pour autrui, ceux causés par la misère, de beaucoup les plus nombreux. Il n'y a pas là d'utopie ; mais la simple constatation que la plupart de nos maux n'ont rien de fatal, de nécessaire, et ne sont dus qu'à nous. Pour ce qui est de ceux que nous ne pouvons encore éviter, si nous avons les maladies, nous avons aussi les remèdes. Rien ne m'empêchera de croire que l'humanité ne pourrait être plus vigoureuse, plus saine, partant plus joyeuse ; et que nous sommes responsables d'à peu près tous les maux dont nous souffrons."
"Sache obtenir de toi ce qui rende la plainte inutile. N'implore plus d'autrui ce que, toi, tu peux obtenir.
J'ai vécu ; maintenant c'est ton tour. C'est en toi désormais que se prolongera ma jeunesse. Je te passe pouvoir. Si je te sens me succéder, j'accepterai mieux de mourir. Je reporte sur toi mon espoir.
De te sentir vaillant me permet de quitter sans regrets la vie. Prends ma joie. Fais ton bonheur d'augmenter celui de tous. Travaille et lutte et n'accepte de mal rien de ce que tu pourrais changer. Sache te répéter sans cesse : il ne tient qu'à moi. On ne prend point son parti sans lâcheté de tout le mal qui dépend des hommes. Cesse de croire, si tu l'as jamais cru, que la sagesse est dans la résignation ; ou cesse de prétendre à la sagesse.
Camarade, n'accepte pas la vie telle que te la proposent les hommes. Ne cesse point de te persuader qu'elle pourrait être plus belle, la vie ; la tienne et celle des autres hommes ; non point une autre, future qui nous consolerait de celle-ci et qui nous aiderait à accepter sa misère. N'accepte pas. Du jour où tu commenceras à comprendre que le responsable de presque tous les maux de la vie, ce n'est pas Dieu, ce sont les hommes, tu ne prendras plus ton parti de ces maux.
Ne sacrifie pas aux idoles."
Livre IV