Armistice aveugle
"Et, tout à coup, de la cité que l'éloignement fait silencieuse, tout à coup jallit le tintement
d'une cloche. Une autre lui répond et une autre - une autre encore et encore. Plus fort. Plus fort. A toute volée. En rafale, en ouragan.
Sans bien comprendre pouquoi, je me sens pâlir. Je regarde Bob. L'étincelle des yeux s'est figée. Personne ne fait un mouvement. Personne ne prononce une parole. Enfin, au bout d'un temps qui ne
peut se mesurer, on entend une voix étranglée, incrédule. Elle dit :
- L'armistice.
Et soudain le mot passe, éclate, de bouche en bouche, de pont en pont, devient cri, délire. Et les volées de cloches l'accompagnent. Et dans les accalmies, on perçoit, malgré la distance, là-bas,
dans Brest, un grondement humain. La foule. Et j'entends un camarade, près de moi, dire pour lui-même :
- A travers la France entière... chaque ville, chaque village...
Et je sens chez lui, chez Bob, chez moi, chez tous, le désir déchirant d'être à terre, dans la cité devenue folle, déversée à travers places et rues, avec les hommes et les femmes qui chantent,
hurlent, rient et pleurent d'une joie telle qu'ils n'en connaîtront plus jamais.
C'est trop de cruauté, d'injustice : être exilés, proscrits de la fête prodigieuse, de la fête du siècle, après avoir accompli et risqué tout ce qu'on était en mesure d'accomplir et de risquer
pour que, enfin, sonnent les cloches.
Dans cet instant le voyage était refusé, renié. Si la chose avait été possible, on se serait jetés à l'eau pour atteindre le quai, la ville, la foule. Les chefs de mission ont bien tenté une
démarche auprès de l'officier de marine américain qui commandait le Président Grant. Il a répondu qu'il comprenait nos sentiments mais que les ordres étaient les ordres. Son bâtiment
appareillait dans une heure.
Ainsi, le 11 novembre 1918, a commencé notre voyage.
Voyage insensé qui nous emmenait pour un but de guerre le jour, la minute même où la guerre s'arrêtait.
"
Et quel voyage... De Brest à l'Amérique, pour parvenir à Vladivostok, en Sibérie.
Situation hallucinante, racontée par l'auteur dont la vie est immensément plus hallucinante.
Un des Kessel à lire donc : Les temps sauvages.